Le soukhouane, ou bàcii

Le soukhouane, ou bàcii qu’on peut traduire par appel et réception des âmes errantes : est une cérémonie d’origine animiste et brahmanique par laquelle le bon peuple lao, au milieu des sourires et des fleurs, manifeste sa joie de vivre et la générosité de son cœur.

En effet, l’âme est vagabonde et ne demande qu’à quitter le corps, on conte cette petite histoire à son sujet :

“Deux voyageur traversaient une forêt. A l’étape, l’un deux, fatigué, se coucha et aussitôt s’endormit. quelques instants après, le compagnon vit un grillon sortir de la tête du dormeur… L’insecte, lentement, s’en alla faire le tour des arbre, longea une rivière qui se trouvait non loin de là, et, après milles tours et ébats, revint à son point de départ. Le dormeur se réveilla alors et s’écria : “Ah, quel sommeil ! et quel rêve ! J’ai vu des forêts, je me suis baigné dans des fleuves…”

“L’autre n’eut aucune peine à établir le rapport entre ce qu’il avait vu et ce que lui racontait son camarade. Et de songer aussitôt que l’âme, en évadant du corps, aime surtout à prendre des formes animales…”

Mais pourtant, sa pratique est fortement teinté de références au Bouddhisme. On évoque avant chaque prière des khouanes le Namo et le Tissarana. qui se référent au Triple Joyau du Bouddhisme (Bouddha, son enseignement, sa communauté)

Georges Condominas résume ainsi la cérémonie du bacii:

“… au cours de cette charmante cérémonie lao, complément de nombreux rites, on rappelle l’une des âmes vagabondes d’un individu, on l’a reçoit avec des offrandes et la retient en nouant un fil de coton au poignet de son propriétaire. La conception des trente-deux “âmes” qui sous-tend le baci relève vraisemblablement du système de représentation dont les phi font partie (mais remodelé par le bouddhisme).” (L’espace Social, A propos de l’Asie du sud-Est, Paris, Flammarion)

Le soukhouane est organisé traditionnellement par les femmes et à toute époque de l’année. Ce rituel laotien ne concerne pas seulement le mariage mais s’étend pratiquement à toutes les étapes de la vie d’un lao. Durant cette cérémonie, on formule les vœux de toutes sortes comme à l’enfant qui vient de naître, à la femme qui vient d’accoucher, au malade qui vient de guérir, à l’homme qui va entreprendre un long voyage ou qui rentre dans son foyer ou bien aux fonctionnaires qui viennent d’obtenir une distinction honorifique.

Elle symbolise les souhaits de bienvenue ou de bon voyage, de bonheur et de prospérité. c’est un sourire à la vie, symbolise le pardon des injures et l’inaltérable confiance aux suprêmes pouvoirs des hautes divinités et du Bouddha.

Selon la foi animiste, chaque partie du corps d’un être vivant – et même certains animaux et objets “inanimés” – est dotée d’une contrepartie intangible appelée “âme” qui vagabonde et qui ne demande qu’à quitter son corps à sa moindre perturbation : maladie, grandes émotion, tristesse ou joie. En effet, ces esprits errants ont tendance à se disperser dans la nature comme des esprits doués d’une volonté et non comme de simples forces. Puis dans leurs pérégrinations, ils peuvent donc s’exposer à bien des danger et s’attarder en de mauvais lieux et se laisser entraîner par de mauvais compagnons peuplant le monde surnaturel. Il semble logique de procéder alors à une cérémonie de “rappel des âmes”.

La prière des khouanes s’avère donc nécessaire, du fait même de la nature très instable de l’âme, et répond à la nécessité d’équilibre, d’harmonie entre le corps et l’esprit, que chacun de nous a besoin pour rester en bonne santé et vivre heureux.

Chacun de nous, possède une âme dans chacune des 32 parties qui constituent notre corps et assure le bon fonctionnement de chaque organe de celui-ci. Un Homme n’est au meilleur de sa forme, physiquement ou moralement, que lorsque tous les khouanes demeurent à leur place originelle.

Par conséquent, il est indispensable de rappeler, de temps en temps, les âmes errantes pour qu’elles ré-intègrent notre corps; et de s’assurer que le bénéficiaire est redevenu un être complet et équilibré, apte à faire face à son avenir.

Avant de procéder à la cérémonie, il est nécessaire de préparer un plateau d’argent garni d’offrandes appelé “Phakhouan” (plateau des repas des âmes) posé sur une nappe à même le sol . Le Phakouane et son contenu sont donc destinés à attirer les âmes errantes “Khouan”et à les inciter à revenir au foyer. Pour le Baci de noces, deux phakhouane sont placés côte à côte, tout comme les jeunes mariés.

Au centre du plateau d’argent, on dispose, avec art, des cônes en feuilles de bananier (ou en papier de couleur verte) remplies de fleurs et où sont suspendues des cordelettes en coton rituel. Il contient en outre dans la coupe centrale de l’alcool, des œufs, du poulet, du riz, des gâteaux, des cierges, des baguettes d’encens, d’autres fils de coton “porte-bonheur” . Puis sur les bords du plateau des fruits, des œufs, un poulet bouilli, des pâtisseries, de l’argent, des cierges, d’autres verres d’alcool des bâtonnets d’encens et des cordelettes de coton sont également disposés. D’autres coupes d’offrandes sont parfois apportées par des parents ou des amis participant à la cérémonie.

Au sommet du grand cône, on place une bougie que l’officiant allume au début de la cérémonie.

Les invités arrivent, ôtent leurs chaussures, et, les jambes pliées, se placent tout autour des”Phakhouan”, assez près pour pouvoir se pencher légèrement et les toucher de la main droite.

Lorsque l’assistance s’est assise autour du “Phakhouan” le bonze ou le vieux sage choisi comme officiant de la cérémonie, d’ordinaire une personne âgée vêtu entièrement de blanc et anciennement bonze (thit ou chane) débute la récitation des formules rituelles par des invocations aux Trois Joyaux (Bouddha, Dhamma, Sangha) et aux divinités tutélaires pré-bouddhiques.

Ensuite, l’officiant se tournant en direction de celui ou ceux qu’il honore et appelle les khouans à regagner leur habitat originel et à venir profiter des offrandes en faisant des invocations aux divinités existantes. Toutes sont invoquées : les âmes noyée dans les rivières ou perdus dans les brouillards, les âmes tombées dans un trou ou égarées dans les forêts, sur les montagnes, dans les mares avec les rainettes et les grenouilles.

Exemple de cérémonie du Rappel des âmes :

 « Revenez dès aujourd’hui, âmes qui êtes allées naître dans le village inhabité, chez les serpents à deux queues, chez les déesses à deux chignons ;

Ne vous attardez pas en chemin, ni chez les Phi, ni dans les montagnes ;

Revenez dans votre maison, votre maison bâtie en planches lisses, couverte de drue paillote, dont les pilotis et les charpentes ont été traînés par de grands éléphants;

Revenez dans cette vaste demeure où vous ne manquerez de rien, où l’on ne maltraitons ni oncles, ni parents, où tous nous vous aimerons comme or, et nous vous chérissons comme pierres précieuses ;

Revenez, placez-vous devant le phakouan et restez chez vous désormais. »

Après ces incantations et ces prières, la certitude est acquise que les divinités sont présents à la cérémonie et que toutes les âmes ont réintégrés le corps. Alors on formule les souhaits :

Exemple de formulation des souhaits

 “Soyez aussi résistant que le bois du cerf, les mâchoires du sanglier ou les défenses de l’éléphant !

“Que votre vie dure mille ans, que vos richesse abondent en toutes sortes, éléphants, chevaux, victuailles et argent !

“Si vous avez la fièvre qu’elle disparaisse !

“Si vous êtes domestique, soyez libéré, car le soukhouan offert à un khoun en fait un phagna, à un phagna en fait un roi !

“Soyez tout puissant sur le monde !

“Que tout fléchisse devant vous et puissiez ignorer le moindre besoin.

“Ayez l’âge, ayez la santé, ayez le bonheur, ayez la force !”

Suite à cela, les participants qui écoutaient silencieusement avec les mains jointes à la hauteur du front acquiessent par un murmure : “Sathou, Sathou, Sathou”. Ensuite s’échangent entre eux des voeux formalisés par la pratique du phuk khen : on noue des cordelettes de coton sacrées “porte-bonheur” aux poignets du couple ou des personnes dont nous voulons que les âmes ré-intègrent leurs corps. Au cours de ce rituel, nous faisons un souhait, nous tordons avec soin les extrémités pour empêcher que les souhaits ne s’échappent. Ces fils porte-bonheur fixe symboliquement les khouanes au corps d’une personne dont on retire, par ce même geste, les mauvaises influences tout en y faisant entrer les bonnes et doivent être gardés le plus longtemps possible jusqu’à ce qu’ils tombent d’eux-mêmes.

“[Lors de l’instant crucial de l’appel des âmes, les participants] se touchent de proche en proche, formant ainsi une chaîne de solidarité” (Bribois, 1994)

Lorsque les souhaits sont terminés, nous commençons à savourer les friandises et à boire l’alcool de riz, et la cérémonie se termine par un chant populaire accompagné par le khène.

Autre exemple d’Invocation au divinités :

“sakké qui demeurez dans le paradis aux seize étages;

“kamé qui demeurez dans le Kamaphob,

“Charoupé qui demeurez dans le Roupaphob et les sphères divines,

“Khirisi qui demeurez dans choses inanimées, les montagnes et les cours d’eau,

“Attarikbé qui demeurez dans les airs;

“Vous, divinités des montagnes et des fleuves, soyez nous favorable;

“Ecoutez, aussi nombreux que vous êtes;

“Silencieuses, tendez l’oreille à l’invitation que je vous adresse;

“Venez prendre les dons que nous vous offrons en ce jour”

Autre exemple du rappel des Kouanes :

“Ce jour est le jour très fast, le jour très convenable, le jour où le Roi victorieux rentre dans son palais;

“C’est le jour que nous avons choisi pour mettre dans ce plateau oeufs durs, patates, tubercules, noix de coco et cuisses de poulets. Tout cela en beaux morceaux, avec bouteilles de bon alcool, sans compter d’autres mets délicieux.

“L’heure est favorable et nous avons invité le grand savant à s’asseoir devant le plateau pour inviter l’âme”

Alors, il appelle l’âme, l’âme noyée dans le fleuve ou dans le brouillard, l’ame tombée dans un trou ou égarée dans les rivière et les ruisseaux, dans les mares ou au bord des étangs avec les rainettes et les grenouilles…

« Venez ô âmes, venez par le sentier qu’on vient d’ouvrir, par la piste qu’on vient de balayer ;

Revenez chez vous ;

Passez à gué si vous avez de l’eau jusqu’à la poitrine ;

Passez à la nage si le fleuve est plein ;

Quand vous arrivez au raï, ne vous cachez pas dans les paillotes ;

Quand vous arrivez à la souche d’arbre, ne vous reposez pas en y posant la tête;

N’ayez pas peur quand vous approchez ;

N’ayez peur ni des génies, ni des fantômes.

Venez ô âmes : si vous avez mangé avec les Phi, il faut rendre ;

Si vous avez chiqué avec les Phi, il faut cracher ;

Il vous faut revenir le ventre vide, revenir manger le riz avec votre oncle, revenir manger le poisson avec votre aïeul. »

Encore un autre exemple du rappel des Kouanes : 

“Venez, o khouanes bien-aimés, vous qui êtes partis servir les (divinités) célestes,

Et vous, qui êtes retenus dans les profondeurs de l’enfer Aveci !

Ne demeurez pas ainsi au pays des phis !

Ne demeurez pas dans les monts et les bois !

Venez à la maison prendre votre part de riz sur le plateau !

Venez à la maison prendre votre part de poisson dans la coupe !

Venez à la maison et puisez l’eau de la cuvette !

Venez, o khouanes demeurant dans la jungle; méfiez-vous des phi phon !

O khouanes qui demeurez dans les champs, craignez que les buffles ne vous encornent !

O khouanes qui demeurez sur les hauteurs, craignez que les termites ne grimpent sur vous !

O khouanes demeurant dans les arbres, redoutez les bêtes sauvages !

Venez, o khouanes ! Lorsque vous serez parvenus dans les champs, ne butez pas sur les touffes d’herbe !

Quand vous aurez atteint les rizières, ne vous heurtez pas aux souches de riz ! ”

Voir également l’article sur la signification du boun lao

https://fr.tontonphet.fr/boun/

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3 thoughts on “Soukhouane / Bacii”

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